Dernière nouvelle

Cela faisait longtemps que je la fréquentais. Peut être trop, peut être pas assez pour vraiment la connaître et ce matin là je l'avais à nouveau serrée dans mes bras avec acharnement jusqu'à ce qu'elle me donne ce que j'attendais d'elle: une dose de liberté et de rêve afin de m'évader de cette vie qui, sans le support qu'elle m'apportait, s'avérait triste à en mourir.

Je venais tout juste d'avoir vingt ans quand nous nous sommes rencontrés, quatre années en arrière que la machine à explorer le temps qu'est ma mémoire franchie d'un seul saut. Les souvenirs de notre première rencontre affluèrent un à un dans mon esprit et je nous revis ce jour la chez José un ami d'enfance, assis dans son canapé lit, occupés tous deux à fumer un joint tout en refaisant le monde à grands coups de théories fumeuses qui n'avaient en fin de compte que l'intelligence d'être idiotes et naïves. L'odeur de l'herbe emplissait la pièce de son parfum caractéristique tandis que nos yeux semblaient sortir de leurs orbites. José avait placé un disque laser dans la platine de sa chaîne et le monstre japonais le digérait lentement, recrachant les notes d'un album splendide de Pat Metheny dans l'air enfumé du séjour de cet appartement. José vivait de la deal depuis longtemps, des années passées à fumer de l'herbe et à en revendre à qui en voulait (à peu près les trois quarts de la population adolescente de cette petite ville du nord), qui l'avaient rendu suffisamment riche pour ne plus chercher à bosser. Il vivait seul, sans petite amie attitrée avec un dogue allemand d'allure imposante auquel il vouait une adoration sans limite.

Je pense aujourd'hui, avec beaucoup de peine, que s'il ne lui était pas arrivé ce qui lui est arrivé nous nous serions sans doute à nouveau revus et aurions à nouveau ris de nous mêmes et de la connerie que nous inspirait le monde dans lequel nous vivions, en décalage constant avec notre propre personnalité, nos propres désirs et nos propres rêves à tout deux tant nous consommions de drogue et que l'état d'ivresse quasi permanent, dans lequel nous nous trouvions, déréglait à l'extrême notre perception de la réalité.

Avec le recul, je me dis maintenant, en relisant la lettre que j'ai reçu ce matin, que j'aurais mieux fait de m'abstenir et de me fier à ce qu'elle m'avait dès le départ inspiré: une idée fixe qui me disait qu'elle me perdrait, idée que je n'avais pas pris la peine d'écouter tant le taux de thc de l'herbe contenu dans le joint était puissant au point de ne pas me permettre d'écouter la voix de ma raison.

La sonnette de la porte d'entrée engrena trois coups court, puis un coup long. Le dogue de José, Gérard, avait dressé la pointe de ses oreilles en direction de la porte et la regardait avec attention. J'eus à ce moment la vision d'un gigantesque radar sur quatre pattes qui observait à cent mille lieux à la ronde les arcanes d'un trafic souterrain et d'une tour de contrôle qui employait des dingues pour dispatcher les informations aux clients en attentes. L'herbe était vraiment très forte, trop forte peut être à lire le résultat sur la feuille à en-tête encore posée en face de moi et de ces ridicules feuilles blanches où j'aligne ces mots, ces pattes de mouches dérisoires qui ne me servent plus à rien d'autre qu'à contempler l'étendue du désastre que son intrusion fit dans ma vie.

José a poussé le bouton de l'interrupteur commandant la gâche électrique ouvrant la porte et quelques secondes plus tard j'ai vu une partie d'elle apparaître dans le cadre de la porte. La plus belle partie.

La jeune femme s'appelait Sarah, elle était belle, belle de cette beauté que les femmes s'envient et rien sur son visage et son attitude ne laissait présager une menace pour José et pour moi, jusqu'à ce matin, vers onze heures lorsque j'ai relevé le contenu de la boîte à malheur là où s'empilent les factures, les rappels et rarement les bonnes nouvelles que distribuent les employé(e)s de la poste avec zèle et précision. José était mort depuis presque six mois jour pour jour.

Sarah était une amie de José, amie qu'il avait perdue de vue pendant des années et qui brutalement avait refait surface. Elle me fit penser à une île de beauté soudainement délaissée par les eaux qui l'avaient submergée après qu'un ouragan, soit passé sur sa vie qui m'était inconnue. Une île qui m'offrait la faveur de ses courbes, les pentes abruptes de ses falaises et l'exploration tout entière du territoire de son corps afin de découvrir la source de plaisir à laquelle tous les hommes rêvent de se désaltérer des que leur vie ressemble à un naufrage et qu'ils se sentent seuls aux prises avec eux mêmes.

Sarah, s'assit à coté de moi sur le canapé et José fit les présentations dans les règles de l'art, comme il aimait le faire, avec beaucoup d'humour et de dérision. Il sourit en baisant la main que Sarah lui tendit. Elle connaissait José et ses frasques, José et ses jeux de mots à faire pâlir de honte un régiment de SS. Oui, elle connaissait José, elle le connaissait bien. Pourquoi ne lui avait-elle rien dit ? La peur la plus élémentaire d'affronter sa réaction ? Le fait qu'elle n'en sache rien elle même ? Un désir de vengeance envers tous les mâles qui pourraient croiser son chemin ? Trop d'hypothèses s'offraient à moi sans qu'aucune d'entre elle ne puissent m'être de quelque secours. Pour un motif qui m'échappait, elle avait décidée de me convier à la fête. Ma fête et celle de José.

Je viens à l'instant de relire une nouvelle fois les mots qu'un ordinateur a anonymement tracé à mon attention sur la feuille à l'entête du laboratoire d'analyses. Les ordinateurs ne pensent pas, ils sont idiots, dénués de sentiments et chacune des maigres phrases que j'ai lues et relues me le prouve. Je sais aussi qu'ils se trompent rarement, ce sont des agents administratifs parfaits qui ne râlent pas, font peu d'erreurs tant que le programmeur est lucide sur la conséquence qu'aura tel adressage de registre à la place de tel autre et de l'occupation de la mémoire qu'il définira afin d'éviter le plantage qui aurait eu raison de ces immondes machines qui gouvernent désormais le monde. Aujourd'hui, je hais le progrès alors qu'avant ce matin je n'avais rien contre. L'ordinateur n'a pas fait d'erreur, moi si. Il m'est plus facile de reporter la faute sur une machine qui m'apparaît bête et méchante tant la cruauté des phrases qu'elle a écrit à mon égard est grande que de m'en prendre à moi même. Comment ai-je pu l'aimer ?

Ce jour là, dans l'appartement de José, nous avons beaucoup bu et fumé d'herbe tous les trois. Comme de vieux amis. J'ai vite compris que Sarah et José n'était pas seulement amis au sens où nous l'entendons tous. Pour preuve il suffisait de les voir, après quelques verres bien dosés de Whisky, dans les bras l'un de l'autre, se couvrant de caresses affectueuses et de grands baisers langoureux. j'étais jaloux. Sans pouvoir l'expliquer, Sarah était devenue ma propriété depuis le moment même où elle avait passé le seuil de la porte d'entrée. C'était mon île et voilà qu'un autre colon la découvrait avant moi et s'y perdait corps et âme à en voir et à entendre José manifestement heureux de découvrir la terre promise. Je n'ai rien dit de tout cela, même si l'envie de lui arracher Sarah de ses bras me brûlait les entrailles et que le whisky et l'herbe associés me transformaient en volcan, oui, je n'ai rien dit, rien fait de tout ça.

Je ne me souviens pas très bien quand et comment la seringue est apparue sur la table, je croit que c'est Sarah qui l'a extraite de son sac. Je n'avais jamais pris d'héroïne de ma vie. Les seringues m'ont toujours fait peur. José s'est raidi dans le canapé et à regardé Sarah droit dans les yeux. J'ai cru qu'il allait la tuer sur place mais il n'en a rien fait. Au lieu de ça, il l'a repoussée loin de lui et lui a dit:

- A l 'époque ou je t'ai connu, tu étais contre. Alors pourquoi ?

Elle lui a répondu un truc du genre (j'ai mal au crâne, la fatigue sans doute)

- Il n'y a que les cons qui ne changent pas d'avis et puis ça me plaît bien.

Je me souviens que José lui a alors dit de dégager, de prendre son sac et de partir, qu'il n'aimait pas les camés, que les junkies étaient des perdants et tout un tas de choses dans le même genre. Sarah l'a copieusement insulté de tous les noms d'oiseaux tandis que je restais là à les regarder tous les deux se défier du regard. En temps ordinaires, j'aurais même encouragé José car je détestais les Camés, les héroïnomanes et les autres tarés du même genre. Mais Sarah était mon eau de pluie, et le temps était aussi variable que mes convictions lorsque je regardais encore ses seins et ses fesses tandis qu'elle partait dans la salle de bain en criant à José:

- Tu permets que j'aille aux toilettes avant, sinon je vais pisser de rire tellement tu me fais peur ?

José lui répondit d'aller se faire foutre. De derrière la porte de la salle de bains, j'entendis alors Sarah dire en gueulant:

- Tu n'es même pas un bon coup mon pauvre José... Pauvre con.

Avant que j'ai eu le temps de réaliser ce qui se passait, José était déjà en train de démolir la porte de la salle de bains que Sarah avait fermée de l'intérieur. Elle ricanait et j'aimais la franchise de son rire. Comment ai-je pu l'aimer ? Je me suis levé et j'ai tenté de calmer José pendant que les gongs de la porte cassaient sous la pression des coups de pieds répétés qu'il lui assénait Sarah riait toujours et chantonnait:

- José le mauvais coup était un vrai casse cou, José le mauvais coup, était un vrai casse couille.

Puis, elle éclata de rire au même moment que la porte cédait. José la saisit alors par les cheveux, la traîna dans le living et lui mit une gifle. Je ne sais pas ce qui m'a pris, mais j'ai sauté dessus, oui j'ai sauté sur le dos de mon meilleur ami à cause de cette fille et j'ai mis fin à notre amitié. Le colon devenait sauvage et détruisait mon île et sa beauté naturelle, il fallait que j'intervienne. Après que j'eus frappé José au menton, il a aussitôt riposté en me mettant un grand coup de pied dans les parties. Ensuite nous nous sommes calmés un peu tous les trois. José m'as dit alors de dégager et de prendre Sarah avec moi, si les camées m'intéressait puis, nous a poussé sans ménagement sur le seuil de son appartement. Avant de claquer la porte, il me dit de ne jamais revenir, ce que je fis.

Le soir qui suivit l'engueulade avec José, nous avons baisé, elle et moi, comme des dingues dans la cage d'escaliers en bas de l'immeuble où il habitait. A même le sol, dans toutes les positions possibles et imaginables par l'esprit lorsque celui-ci est envoûté par un corps et que ce corps ne refuse pas le vôtre. Ensuite, nous sommes allés chez moi, comme deux amoureux que nous étions, moi d'elle et elle de l'héroïne. Dans son sac a main, c'est ce que je découvris plus tard, alors que les morsures de l'aube commençaient à apparaître dans le cou de la nuit, il y avait assez de doses pour envoyer un éléphant faire un tour sur Mars, rien qu'en pressant sur l'unique piston de l'unique seringue qu'elle avait sur elle. Elle s'est allongée sur mon lit, tandis que je bandais à nouveau et que l'envie de lui faire l'amour me reprenait. Elle comprit et me demanda un instant. Instant d'éternité qu'elle consacra à la préparation de ce qui allait devenir mon premier fix. Au moment où elle a tendu la seringue vers moi, elle était nue et offerte au moindre de mes désirs, ça je le savais, à conditions que...

C'est ce que j'ai fait, sans dire un mot, histoire de ne pas passer pour un con. Ça a duré longtemps, plus de trois mois, avant qu'elle ne se barre avec un autre mec rencontré un soir dans un bar, alors qu'elle tentait de mettre la main sur une petite dose de sa poudre miracle. J'étais déjà solidement accroché à l'héro.

Le docteur qui m'a examiné, il y a deux jours, avant d'effectuer le prélèvement sanguin, m'as demandé si j'avais déjà eu des rapports avec la drogue ou avec des partenaires à risques. J'aurais bien aimé lui dire qu'avant elle, la drogue, je ne connaissais pas, du moins pas ce que les médias appellent la drogue dure. J'aurais bien aimé lui dire qu'avant elle, je ne savais pas ce que c'était que de savoir ce qu'un mari trompé sait et ressent lorsqu'il apprend la nouvelle de la bouche même de sa femme. Sarah m'aura au moins appris certaines choses: c'est qu'il faut savoir lire entre les lignes et tirer les enseignements que les erreurs que nous commettons engendrent. Arriver à distinguer la différence entre le positif et le négatif, l'infime limite qui sépare le bien du mal et vice et versa. D'après les lignes et les entres lignes des résultats du rapport concernant la prise de sang que j'ai effectuée sur prescription de mon médecin de famille, afin de déceler un virus qui ne détruit pas les ordinateurs (seulement les hommes), je dois comprendre qu'entre elle et moi il n'y aura pas eu que du négatif. Il y aura eu beaucoup de positif même, beaucoup trop de petites choses positives auxquelles il faudra désormais que je pense et surtout ne pas en pleurer.

(c) SG 1998