Allée simple Paradis


L'indicateur numérique affichait le chiffre treize.

La salle d'attente était archi comble et les bruits des conversations faisaient naître dans cette petite pièce d'à peine deux mètres sur quatre, où étaient disposées négligemment quelques chaises, des échos fantômes qui se répercutaient dans de longs couloirs qui y menaient depuis l'extérieur. Des hommes vêtus d'uniformes d'un blanc douteux volaient en ricanant ou en sifflant parmi les demandeurs en attente de passer à l'un des guichets. Le silence était pesant - les âmes torturées s'inquiétaient de leurs sorts - lorsqu'un son strident s'échappa de l'indicateur poussiéreux accroché à un mur décrépi.

Le jeune homme se leva du siège qu'il occupait depuis un laps de temps qui tirait en longueur, puis se dirigea en hésitant vers le bureau B. Les autres qui se trouvaient à coté de lui le dévisagèrent avec curiosité au moment ou il se leva. Non loin de la porte du bureau ou il devait se rendre il vit un autre homme âgé d'une trentaine d'années assis à même le sol. Il observa son visage et y lit la souffrance, les misères, les guerres, les tortures et les mutilations qui gangrenaient le monde, gravées pour l'éternité dans chaque repli de son visage défiguré sur toute sa partie gauche par un éclat d'obus - enfant malveillant issu d'un conflit anonyme entre deux nations, déchirants la nuit quelque part dans le monde pour exploser à sa face et entraîner sa mort.

La porte de bois défraîchie, rongée par les vers, s'ouvrit en grinçant lorsqu'il en tourna la poignée. Un vieillard se tenait assis derrière un grand bureau sur lequel trônait une pile de dossier poussiéreux ainsi qu'une petite fontaine d'eau en forme de bénitier. Les quatre murs du bureau étaient recouverts d'icônes et d'idole pieuse: Saint-Pierre sur une luge dans une station de sports d'hiver inconnue, la vierge Marie dans son plus simple appareil vantant les mérites d'une poussière d'ange quelconque ainsi qu'une représentation du diable sous les traits de Jésus Christ tel qu'il était décrit dans les livres d'histoire; avec une solide paire de cornes ornant ses tempes. Sous cette affiche on pouvait lire l'inscription suivante "Prenez la vie par les cornes, devenez Messie !".

- Vous rêvez ou vous vous confessez ?",lança alors le vieil homme d'une voix caverneuse.

Le jeune homme s'avança prudemment jusqu'à la chaise opposée au bureau et attendit. Le vieillard le toisa un moment d'un regard froid plus lui dit sèchement:

- Asseyez-vous, allons allons, ne me faîtes pas perdre mon temps; j'ai une partie de golf avec Mussolini dans moins de deux heures et je tiens à être à l'heure.

Le jeune homme s'assit en chancelant, l'air hagard et un peu décontenancé par les événements.

- Votre nom ? - Euh ! balbutie-t-il alors. Comme si sa mémoire refusait de se souvenir de ce détail.

- Allons remuez vous ! j'ai encore plusieurs dossiers de victimes des émeutes et des guerres civiles qui déchirent le monde à traiter et ce surcroît de travail du diable me rend nerveux. Alors ? Vous vous décidez ou vous attendez le vendredi saint ?

- Sleio Gorik. Excusez moi c'est le choc, dit lentement le jeune homme. -

Age ? trancha le patriarche. - 23 ans et six mois.

- Passez moi les détails s'il vous plaît.

- Nationalité ? - Mon père était français et ma mère slovaque.

- Comment ? Dit le vieux barbu en affichant sur son visage buriné un air très grave.

- Française. Excusez moi.

- J'aime mieux ça.

- Cause du décès ? - Accident de la route si mes souvenirs sont bons.

- Il faudrait être sur de vous ! Alors ?

- Oui, c'est ça je me souviens nettement du trente huit tonnes et de la rue que j'ai traversée, acquiesça le jeune homme en exécutant un petit signe de la tête.

- Une mort tout ce qui l'y a de plus banal en somme. Ça vous apprendra à traverser en dehors des clous, dit le vieillard en riant. Les passages protégés ne sont pas fait pour les chiens tout de même, continua t'il en pouffant entre ses dents gâtées.

- Mais je vous assure que j'ai traversé dans les clous et lorsque l'indicateur était vert pour les piétons. C'est ce chauffard qui m'a tué !

- Arrêtez votre baratin, ça ne marche pas avec moi. Pour un peu vous me feriez penser à l'un de ces détenus que l'on envoie à la chambre a gaz et qui clame son innocence à tue tête dans le couloir de la mort. A pleurer de rire ! Sachez, jeune homme, que deux mille années de règne vous font changer à un point que personne ne peut imaginer. J'ai l'impression de me revoir au début de ma carrière en qualité de dieu des hommes: j'étais naïf, stupide et bourré de compassion. Mais j'ai vite déchanté en me rendant à l'évidence que le paradis, du moins l'idée que nous en avions à cette époque mes collaborateurs et moi-même, était en passe de devenir une annexe de l'enfer tant les orgies étaient monnaies courantes et les débordements difficilement contrôlables. De plus j'avoue qu'entendre les suppliques des postulants durant autant d'années auront eu raison de ma foi, dit le vieil homme, tout en cochant des cases dans un petit dossier qu'il tenait ouvert sur le plan de travail de son bureau.

- Si vous ne me croyez pas, vous pouvez demander au jeune griffon qui m'accompagnait au moment de l'impact, il vous dira que nous n'y sommes pour rien.

- Écoutez jeune homme, je déteste les animaux et j'ai essayé des tas de fois d'éprouver de l'amour ou un quelconque attachement pour ces sujets de ma création, mais j'en suis arrivé à me demander ce qui avait bien pu me passer par la tête de sortir du néant un tel amas organique d'idiotie. Sans parler des femmes qui soit dit en passant ne valent guère mieux. Alors s'il vous plaît épargnez moi votre plaidoyer en faveur de la cause animale parce que ça c'est le genre de chose qui me fait bondir de fureur! En plus vous êtes d'une saleté repoussante, cela me rappelle la vague de demandeur que nous avons eu entre mille neuf cent quarante et mille neuf cent quarante-cinq. Nous avons du désinfecter tous les locaux deux fois par an durant toute la période du conflit. Ensuite j'ai eu l'honneur de rencontrer M. Hitler et nous avons ensemble développé un nouveau système de sélection qui fonctionne encore à merveille. Cet homme avait du génie, et ils sont souvent incompris dans votre monde moderne, dit le vieil homme tout en continuant à cocher des cases sur chacune des pages du dossier.

- C'est que je n'ai pas eu le temps de me changer après l'impact. Vous savez ce que c'est l'imprévu. Dit le jeune homme sans relever la dernière remarque de son interlocuteur.

- L'imprévu, c'est ce qui vous amène à croire aux miracles, un peu comme Moïse et la mer Égée qui s'ouvrit devant lui alors que le peuple juif fut sur le point de se faire décimer. Il vous aura suffit d'un vulgaire phénomène de marée pour croire en mon intervention. J'ai bien ri ce jour là et les siècles qui suivirent. Trop crédule, vous l’êtes définitivement. Vous croyez ce qui est écrit dans les livres jusqu'à devenir esclave de vos propres images. N'allez pas croire ce qui est dit à mon sujet. Est ce bien entendu ?

- Bien sur... Bien sur, d'ailleurs, à voir la réalité en face, je m'aperçois même qu'ils sont bourrés de contre-vérités sur beaucoup de points.

- Je ne vois pas ce que vous voulez insinuer. Vous avez de l'esprit et un certain sens critique, jeune homme, mais voyez vous ce n'est, ni le lieux, ni l'heure, de vous en servir comme vous pouvez le constater. Vous tour est passé définitivement.

- Dommage, moi qui rêvais d'une carrière d'écrivain.

- N'y pensez plus une seconde. Les seules publications que nous éditons ici sont toutes destinées à manipuler les hommes, à les forcer à croire en nous pour mieux les exploiter et permettre aux états qui les gouvernent de mieux les asservir. Ce plan a été dressé il y a plus de deux mille ans et ce qui nous étonnent tous, c'est qu'il fonctionne encore si bien de nos jours. Quoique les temps changent, nos caisses sont de plus en plus vides et la bonne parole est en passe de passer de mode, mais nous trouverons vite une sainte parade.

- Je me doutais un peu de tout ça, mais vous savez, vous ne trompez pas tout le monde, certaines personnes sont même farouchement opposées à vous.

- Que voulez-vous que cela change, les politiques ont le pouvoir d'une manière ou d'une autre. Le jour où les peuples décideront de leur sort sans se faire avoir n'est pas encore arrivé. D'ailleurs nous avons ici des services de renseignements qui sont très performants. Lorsque l'un d'entre vous est trop prés de la vérité nous nous débrouillons toujours pour le mettre hors d'état de nuire.

- Comme qui ? Coluche ? Balavoine, Thierry Sabine, Bérégovoy ?

- Oui le dernier est un assez bon exemple, bien que je ne puisse vous expliquer dans les détails les relations que nous entretenions avec lui. Pour résumer son cas, nous dirons simplement qu'il commençait à nous faire de l'ombre, à nous et à d'autres personnes sur terre. Il a servit de tampon, nous l'avons fait sauter afin de mettre en garde les autres personnes impliquées dans le projet et leur faire comprendre qu'elles devaient se taire.

- Quel projet ?

- Secret défense, mon jeune ami, secret défense...

- Puis-je vous parler franchement ? dit alors le jeune homme.

- Faites, mon ami, faites. Je suis là pour ça de toute façon, répondit le vieillard.

- Vous me révulsez à un point que vous ne pourriez imaginer.

- Ce sont des sentiments humains que je ne connais pas, heureusement pour moi, alors vous savez, ça ne va pas me casser une aile. D'ailleurs je n'en ai pas ! Je n'ai pas d'état d'âme. Comment croyez vous que quelqu'un, qui puisse laisser exterminer une dizaine de millions de personnes en quatre ans de temps, puisse en avoir. Allons soyez lucide, je ne suis ni un sauveur, ni un philanthrope et tout ce qui arrive sur terre est le fruit d'une longue stratégie qui échappe à l'entendement de la majorité de vos compatriotes.

- Je vois ça, dit le jeune homme en passant sa main dans ses cheveux longs et gras.

- Vous commencez à m'énerver sérieusement, dit soudain le vieil homme en tapant du poing sur la table de son bureau.

- Vous savez ce que l'on dit : il n'y a que la vérité qui blesse !

- Suffit ! Voici deux questionnaires de personnalité que vous remplirez le plus rapidement possible et que vous déposerez dans la boîte aux lettres située juste sur le mur de l'entrée de notre agence. Veillez à remplir correctement les cases sans rien omettre. Sachez aussi que toutes erreurs dans votre dossier entraînera un retard dans la décision de la commission d'attribution des places du paradis. Alors soyez vigilant.

- D'accord ! Mais qu'est ce que c'est exactement, ces questionnaires ?

- Le D76 et le K11, questionnaires de personnalité et de coefficient intellectuel standardisé. Pourquoi cette question stupide ?

- Des tests psychologiques ? Mais pour quoi faire ?

- Voyons, ne faites pas l'idiot. Nous sommes bien d'accord que ces deux tests sont nécessaires afin de définir si votre profil psychologique correspond à celui que nous recherchons. Nous n'allons tout de même pas mélanger les torchons et les serviettes n'est ce pas ?

- C'est certain. Mais j'ai la vague impression que c'est l'hôpital qui se fout de l'infirmerie ici.

- Bien, ravi que vous ayez compris si rapidement. Je vais maintenant vous laisser car c'est l'heure de la pause café. A ce sujet vous me faites penser qu'il faut que je dise à Saint-pierre de faire réparer la machines à billets que les Yougoslaves ont détruit la semaine dernière. Infernaux ceux là. Des noms à coucher dehors, des vêtements sales et une odeur avec ça... Il faudra aussi que nous fassions refaire les peintures de M. Staline, un si grand homme ne mérite pas une chambre si sale ! Mon dieu que le pouvoir requière de travail, si seulement je n'étais pas éternel !

- Mmmmhhhh...

- A l'instant j'aurais cru avoir une vache dans mon bureau. Cessez de ruminer sur votre sort, accepter les choses telles qu'elles viennent, vous verrez ce n'est pas si terrible que ça. Ressaisissez vous !

- Excusez moi, j'avais un chat dans la gorge.

- Je préfère ça. Ah j'oubliais une dernière chose, je tiens à vous signaler que les places ici sont rares, car voyez vous, les temps changent et nous nous devons d'accueillir en priorité les grands hommes avant tout. La politique de la maison n'est plus la même que celle décrite dans la Sainte Bible, que je considère comme l'une de mes fictions les plus abouties soit dit en passant, bien qu'il soit regrettable que mon nègre ait brossé de moi un portrait si flatteur. J'espère donc que vous comprendrez si vous n'étiez pas admis parmi nous ?

- Pensez vous que le fait d'avoir écrasé un chat et d'avoir eu des remords pendant plus de deux ans puisse influer en ma faveur ?

- Je ne pense pas. La commission d'attributions est très stricte à vrai dire. Enfin, vous pouvez toujours nous joindre une attestation sur l'honneur relatant les faits que vous n'oublierez pas d'adjoindre aux deux tests dûment remplis et signés. Qui ne tente rien, n'as rien n'est ce pas ?

- C'est certain, c'est certain. Combien de temps faut-il compter pour la notification de décision ?

- En moyenne deux cents à trois cents de vos années terrestres tout au plus.

- Comment ! c'est si long que ça ? - Bah, vous savez le temps ici n'a plus aucune importance, vous verrez... Mais voyons détendez vous, que diable, vous êtes mort, que vous reste t’il de plus a faire ? Du stress ? Des ulcères ? Soyez beau joueur et laissez nous le temps de traiter votre dossier dans les règles. C'est entendu ?

- Puisqu'il n'y a pas d'autre solution alors d'accord. Vous avez raison le choc de ma mort m'aura sans doute perturbé. Je vais me reposer et me faire à cette idée. D'ailleurs à propos de repos, pourriez vous me dire où je pourrais loger en attendant la réponse de la commission que vous présidez ?

- Je serai ravi de vous rendre ce service. Suivez le petit sentier sur votre gauche en sortant de l'agence jusqu'au fond de la vallée des illusions, passez la petite statue de Cupidon, tournez à gauche, et juste derrière le gros chêne vous trouverez un ascenseur qui vous mènera directement en enfer.

(c) SG - 1998